Un soldat français du Groupement tactique désert (GTD) «Belleface» effectue une opération de contrôle de zone dans la région de Gourma lors de l’opération Barkhane à Ndaki, au Mali, le 27 juillet 2019. © Benoit Tessier/Reuters

En Somalie comme dans le Sahel central, le vide laissé par des États fragiles permet à toute une série d’acteurs non étatiques d’occuper un espace non contrôlé. Des leçons sont à tirer des similitudes comme des différences entre les deux zones.

La Somalie n’a commencé que récemment à établir un véritable État, depuis la chute de Syad Barré en 1990. En revanche, l’État central existe au Sahel, mais semble avoir abandonné ses responsabilités dans les zones éloignées de la capitale ou marginalisées – comme le nord du Mali ou la région de Diffa au sud-est du Niger, grande comme la Tunisie.

Au Sahel comme en Somalie, de vastes superficies se trouvent sous la coupe des groupes islamistes armés. Malgré les défaites qui leur ont été infligées par la force africaine de l’Amisom, les shebabs contrôlent environ le tiers de la Somalie, dont la capitale, qui n’est pas sécurisée. Ils taxent chaque marchandise qui entre dans le port de Mogadiscio, suivant le même système de prédation mafieuse qui prévaut au Sahel avec les activités de contrebande, de trafic de migrants, d’otages, de drogue, d’armes, etc.

« Les crises se superposentà la fois politiques et sécuritaires », estime Bakary Sambe, fondateur et directeur du think tank sénégalais Timbuktu Institute. Leur comparaison bute cependant sur le fait que « le conflit soit régional au Sahel avec un continuum socio-culturel transfrontalier alors qu’en Somalie, la crise s’arrête aux frontières, malgré les attentats perpétrés par les shebabs au Kenya ».

Le clan et l’ethnie comme lignes de fracture

Autre différence de taille entre les deux situations : la Somalie s’est dotée en 2012 d’une Constitution fédérale qui reste provisoire, mais fait autorité. « Elle met en avant un pouvoir décentralisé, explique Richard Danziger, ancien directeur de l’Organisation internationale des migrations (OIM) pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, aujourd’hui directeur de l’OIM en Somalie. Les budgets sont censés être aussi décentralisés, un bon outil pour aider à contrer l’extrémisme, dans la mesure où les collectivités locales sont plus proches des communautés. Le grand défi, en Somalie, reste l’organisation de la société en clans, une logique qui supplante tout ».  

Au Sahel, les lignes de fracture sont à la fois politiques et ethniques. « Le continuum linguistique fort autour du pastoralisme masque la question peule, selon Bakary Sambe. Les griefs de certains pans de la population nourrissent des frustrations qui ont vu une part de la jeunesse peule rejoindre l’État islamique au Grand Sahara. »

Par ailleurs, l’une des erreurs faites au Sahel ne s’est pas produite en Somalie : au nord du Burkina, par exemple, l’établissement de milices locales a été encouragé et financé par le pouvoir. « Cette décision, risquée et potentiellement contre-productive, donne accès à des armes, ouvre la voie à des abus et des massacres », analyse Richard Danziger.

La migration clandestine vers la Libye et l’Europe représente un atout majeur pour les extrémistes au Sahel, en tant que ressource à capter, alors qu’en Somalie, elle ne représente pas un enjeu. « La plupart des mouvements vont de l’ouest vers l’est, avec des Éthiopiens surtout, qui voyagent à pied jusqu’à la côte, en passant par des chemins relativement plus sûrs (Somaliland et Puntland) pour se rendre dans les pays du Golfe », note le haut fonctionnaire de l’OIM.

Des forces d’intervention extérieures

Les deux régions disposent de cadres sécuritaires régionaux, le G5 Sahel d’un côté, institutionnel, et la force Amisom de l’autre, avec un mandat plus agressif. Le Mali se distingue par la double présence de la Minusma (14 500 militaires et policiers), force onusienne de stabilisation, et de l’armée française (4 800 soldats), dont l’opération Barkhane fait l’objet d’une crise de confiance aiguë.

En Somalie, l’Amisom, créée voilà quinze ans par l’Union africaine, ne donne pas non plus satisfaction. Les présidents des États membres fédérés de la Somalie reprochent à ses 21 500 hommes de rester en position défensive dans les zones reconquises sur les shebabs. En outre, l’Union européenne (UE) et l’ONU marquent une certaine lassitude à financer cette force composée de Kényans, d’Éthiopiens, de Djiboutiens, de Burundais et d’Ougandais. L’UE a notamment coupé de 66% son soutien aux salaires des troupes de la force kényane en Somalie, en juillet 2021.

Un vrai partenariat sous-régional peut-il représenter un facteur de stabilisation ? La question se pose d’autant plus fortement au Sahel, où l’Algérie reste à l’arrière-plan malgré son rôle central, que l’armée a pris le pouvoir au Mali et au Burkina Faso, sur fond de tractations avec les mercenaires du groupe russe Wagner. En Somalie, la réponse reste mitigée dans la mesure où les contingents d’Ouganda et du Burundi dans l’Amisom n’ont pas forcément le plus d’intérêt à agir. La Corne de l’Afrique se trouve, en effet, assez éloignée des préoccupations de ces pays des Grands Lacs.

Finalement, une alternative à la mise sous tutelle internationale de pays entiers reste à inventer. D’autant que la réponse sécuritaire ne suffit pas face à des problèmes politiques dont les racines plongent dans l’histoire et les sociétés. En 2021, le climat s’est tendu entre le président et l’opposition en Somalie. Les militaires se sont divisés à Mogadiscio, entraînant la peur d’une guerre civile. En clair, un retour possible à la case départ d’une énième crise, comme au Mali. 

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